Nelly Arcan. En retard.

Longtemps, j’ai refusé de lire Nelly Arcan.

Je savais que son premier roman avait épaté les critiques, mais le personnage qu’elle était en entrevue me mettait carrément mal à l’aise. Le paradoxe me rendait confuse. La voir essayer d’expliquer son besoin d’être regardée, admirée, tout en ayant l’air d’avoir une peur extrême d’être jugée… j’avais beaucoup de difficulté à comprendre. Je ne pouvais pas concevoir que quelqu’un ait besoin d’être toujours admiré par les autres, constamment désiré. À cette époque, il me semblait tout naturel de faire le contraire, soit se protéger du regard [et du jugement] des autres.

Malheureusement, j’ai donc laissé l’oeuvre de Nelly Arcan être teintée de la personnalité de l’auteure. Celle-ci me « barrait le chemin ». Je me suis rendu compte du réel talent qu’elle avait bien après sa mort. En retard. Même si, particulièrement dans ses autofictions, on peut percevoir le verre déformé à travers lequel elle voyait la réalité, il n’en demeure pas moins qu’elle émet certaines réflexions intéressantes sur notre société. En plus d’avoir une sacrée belle plume. C’est pas rien quand même.

Depuis quelques jours, le site nellyarcan.com permet d’approcher l’oeuvre, de mieux l’appréhender. Une mise en contexte, quoi.

Bien sûr, on nous a over-exagérément parlé  de la nouvelle La honte, publiée à titre posthume et qui relate l’expérience de Nelly sur le plateau de Tout le monde en parle (TLMEP). Bon. Sincèrement, je pense que Nelly Arcan savait, en écrivant cette nouvelle, qu’elle écrivait sur ce sujet en le grossissant à l’aide d’une loupe qu’elle avait dans la tête. Par ailleurs, quiconque écoute régulièrement TLMEP sait qu’il arrive aux animateurs de faire de grandes parenthèses, plus ou moins pertinentes, lors de nombreuses entrevues. À ce moment-là, les invités ne parlent plus du sujet pour lequel ils sont là, mais se démènent sur le chemin où on les a amenés.

Si, comme moi, vous n’avez jamais lu cette auteure parce qu’elle vous tapait trop sur les nerfs, ça pourrait être une belle découverte. C’est ma perception, en tout cas.

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Je voudrais qu’on m’efface

Source : Hurtubise

 

D’entrée de jeu, je dois bien admettre qu’Anaïs Barbeau-Lavalette est une de ces artistes que j’admire profondément. Elle n’a pas peur de mettre le doigt sur ce qui fait mal et de le montrer. Dans cette société où rien n’est plus valorisé que le succès, sur tous les plans (financier, professionnel, amoureux, familial), on relègue constamment ceux qui en arrachent au rang des oubliés. En ne s’y intéressant pas. « Bien trop déprimant », pensons-nous trop souvent. Pourtant, je vois mal comment on pourrait améliorer les choses dont nous sommes, volontairement ou non, foncièrement inconscients.

La force de ce premier roman, à mon sens, c’est de mettre en lumière la vie de centaines d’enfants pour lesquels la vie ressemble à ce qui est raconté dans le livre. Parce que même si, ici, il s’agit d’un ouvrage de fiction, on sait que des histoires comme ça, il y en a. À la pelle. S’en rendre compte devrait être considéré comme un devoir et non comme un loisir.  

Au point de vue de la création, le premier roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette peut être considéré comme une oeuvre parallèle au film Le ring, qu’elle avait également réalisé. Ici aussi, l’arrière plan est Hochelaga-Maisonneuve, quartier chaud s’il en est un. L’auteure braque son projecteur sur des pré-adolescents qui se débattent afin de sortir de leur misère, noire foncée pour les unes, grise pour les autres. 

On a ainsi droit à un chassé-croisé où se côtoient des enfants tout ce qu’il y a de plus écorchés vifs. Leur détresse ne se situe pas au même niveau, mais les trois enfants la ressentent profondément. Ça se lit d’une traite, un peu comme un scénario je crois. C’est beau et ça fait mal. Très poignant.

Personnellement, je ferais de ce roman une lecture obligatoire pour toutes les écoles secondaires privées du Québec. Mais ça c’est juste moi…

Résumé (spoiler alert!) : Du haut de ses douze ans, l’une essaie tant bien que mal (surtout mal, mais comment pourrait-il en être autrement?) de s’occuper de ses deux frères, parce que sa mère, prostituée, n’a plus le droit de les approcher. Lorsque le beau-père claque la porte, elle devient la matriarche et décide d’agir comme telle. Une autre éraflée se réfugie dans les livres et la musique pendant que sa mère, alcoolique, se fait battre par son beau-père. Finalement, un garçon apprend à la dure qu’on ne gagne pas toujours, même si on le désire très fort.

Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Source : Actes Sud

Ce roman relate l’histoire du passage de Michel-Ange à Constantinople, en 1506 (son passage là-bas est un fait réel). Le sultan Bajazet lui avait demandé de venir dans sa ville afin de construire un pont sur la Corne d’Or.

Ce court roman, particulièrement bien écrit, nous plonge dans l’esprit de la création. On peut facilement imaginer la vie dans l’empire ottoman, à cette époque. La grande connaissance du sujet, mais surtout l’intérêt de l’auteur y est bien entendu pour quelque chose. On peut presque lire sa fascination entre lignes. Sa prose regorge de détails qui nous plongent dans l’Histoire (les odeurs et les épices, l’architecture, entre autres). Aussitôt le livre refermé, on a envie de voyager dans ce coin de planète, ou à tout le moins de visiter un musée dans un avenir proche.

L’élément le plus intéressant de cette histoire, toutefois, c’est le partage entre la réalité et la fiction. On finit par apprendre ce qui est exact à la toute fin de l’ouvrage, mais pendant toute notre lecture, on peut se questionner, à savoir ce qui constitue l’Histoire et ce qui est pure invention. Même si on n’en avait pas confirmation à la fin, tout compte fait, ce ne serait pas bien grave. Parce qu’inventer une vie à des personnages, au fond, c’est l’une des grandes créations humaines. Et lire ces créations, c’est l’un des grands plaisirs humains.